mercredi 13 juin 2018

Etonnements

Cela fait donc cinq mois que je suis en Argentine.
Je suis suis donc loin d'avoir appréhender le fonctionnement du pays, et beaucoup de choses me surprennent encore, m'étonnent ou me questionnent.



En voici quelques unes en vrac, rien de logique, juste des choses auxquelles je pense quand je me balade ici et là.

► La dévaluation du peso argentin est vraiment impressionnante. Lorsque nous sommes arrivés en janvier, on changeait un euro pour 20 pesos environ. Pour mémoire, il y a cinq ans, je changeais aux alentours de 8 à 9 pesos.
Mais ce mois ci, c'est assez affolant. Avec Maria, nous avons décidé, comme la plupart des argentins car nous n'avons rien inventé, de convertir chaque mois une partie de son salaire en euros. Nous avons décidé de commencer jeudi dernier, le cours était à 29,70 pesos pour un euro. Pour des raisons pratiques, je n'ai effectué l'opération que le vendredi : 30,80 pesos pour un euro ! Aujourd'hui, cinq jours plus tard, c'est 32,10 !

En janvier...
...et aujourd'hui !
Bon, depuis avant hier, ça semble se calmer un peu. Cela veut donc dire que la banque centrale s'agite, et que les plus pauvres vont encore trinquer.

Mais il est donc grand temps que je perde mon habitude de convertir mentalement les prix. Tout me semble peu cher si je pense en euro, mais évidement l'inflation galope à la même vitesse que le taux de change. Juste un exemple, le prix de l'essence (*), un truc qui compte pour des motards : en janvier, le litre était à moins de 19 pesos, aujourd'hui c'est aux alentours de 27,50...

► Conséquence de tout cela, les mouvements sociaux sont importants, et les manifs sont quasi quotidiennes en centre-ville. Les barrières de la police ne sont même plus démontées autour de la Casa Rosada et dans certaines rues, elles sont là en permanence.

El operativo de seguridad incluye un vallado doble que atraviesa la plaza por la mitad.

Les syndicats demandent 25 % d'augmentation tout de suite pour les salaires des fonctionnaires, le gouvernement propose 15 % par étapes, et ce n'est pas l'arrivée du FMI dans l'affaire qui va faciliter les négociations !
Vous imaginez aujourd'hui une manif  Bastille-République pour demander une augmentation de 25 % de votre salaire ?
Et puis il y a les manifs contre les augmentations de prix des services, les manifs pour la légalisation de l'avortement et les manifs contre (les débats commencent aujourd'hui au congrès), les manifs d'employés d'entreprises qui ferment (Tiens, Carrefour par exemple !) ... et aussi des manifs de motards !


► Aucun rapport : le fonctionnement des taxis dans la capitale est un peu surprenant. Il y a je crois environ 40000 taxis légaux, et bien sûr il n'est pas possible de connaitre le nombre des illégaux. A part dans les deux aéroports, on ne trouve nulle part de stations de taxis. Cela veut donc dire que tous, tous les jours et toutes les nuits, tournent en continu dans les rues à l'affût du client. Sur certaines avenues, on ne voit que des taxis sur la file de droite, rodant à 20 ou 30 km/h : 40 ou 50000 bagnoles qui ne s'arrêtent pratiquement jamais, bonjour le bilan carbone !

On en viendrait presqu'à penser qu'Uber n'est pas si mal ... (calmez-vous !)



► L'insécurité dans les grosses métropoles d'Amérique latine n'est pas une blague juste pour faire sensation dans les journaux ou faire mousser un quelconque parti réac, il est bien d'être un peu en alerte dans certains endroits, et quelques quartiers sont réellement peu fréquentables.
Vous allez me dire que c'est la même chose en France, et qu'à Marseille à 2h du mat' au Vieux Port il vaut mieux surveiller ses arrières en tirant du liquide au distributeur.
Il y a tout de même une petite différence : ici beaucoup de braqueurs sont armés, non pas d'un bête couteau ou je ne sais quoi, mais bien d'un flingue. Un fils de Maria s'est fait voler son portable le mois dernier, un flingue braqué sur son torse, et il savait parfaitement que le type pouvait tirer, tirer juste pour un mauvais téléphone à deux balles !

La ville a fait de gros effort, et on trouve désormais un ou une flic à chaque coin de rue, et ce n'est pas une formule littéraire, il y a réellement un flic sur chaque cuadra, de six ou sept heures du matin (je ne sais pas précisément, je ne suis pas dehors si tôt !) jusqu'à 1 heure du matin je pense.

Au début, cela donne une impression un peu bizarre, même si maintenant je m'y suis fait. Mais je me souviens des plus belles heures du plan vigipirate en France, il était un peu léger en comparaison.

La plupart des flics sont très jeunes, la ville a massivement recruté dans les quartiers avec probablement une formation expresse. Mais en voyant certaines "chicas" d'une vingtaine d'années, faisant les cent pas devant notre immeuble, passant leur temps les yeux rivés sur l'écran de leur portable, je ne sais pas vraiment ce qu'elles feraient en cas de coup dur.

Bon, si ça aide à diminuer le chômage...


► S'il y a quelque chose à laquelle je n'arrive pas à m'habituer, c'est bien la présence des cartoneros.

Un jour, il faudra que j'aille parler un peu avec eux, mais je sens que ce n'est pas forcément évident, cela me fait penser aux intouchables en Inde, dans une moindre mesure bien sûr. Mais il y a effectivement comme une distance entre eux et le reste du commun des mortels, les regards ne se croisent pas facilement, nous les regardons gênés et ils nous regardent gênés.


La ville leur a donné manifestement un statut, d'ailleurs en bon langage technocratique, ce sont devenus des "recicladores".

Il faut savoir qu'ici il n'y a pratiquement pas de tri sélectif pour les déchets, de gros conteneurs accueillent toutes nos poubelles en vrac.


Les cartoneros passent leurs journées à fouiller dedans, la moitié du corps à l'intérieur, éventrant les sacs et farfouillant avec un crochet pour récupérer tout ce qu'ils peuvent. Le plus recherché semble être les cartons et les bouteilles plastiques.
La plupart n'ont pas de gants, bonjour l'hygiène.
Ils trainent leur butin dans de lourdes et malcommodes carrioles, bonjour le mal de dos, en zigzagant dans le trafic et les fumées des collectivos, pour rejoindre un centre de recyclage où passent les camions de ramassage.


Souvent, ils dorment dans la rue, peut-être parce qu'ils n'ont pas de logement, ou peut-être pour économiser le coût du transport vers la lointaine périphérie où la ville les rejette.

Cela donne une impression moyenâgeuse, dans une mégalopole qui se prétend riche. Les cyniques peuvent arguer que dans d'autres pays, genre Pérou et Bolivie, c'est encore pire, ce qui est vrai d'ailleurs. Mais il n'empêche qu'il me vient à l'esprit à chaque fois que je les croise comme une idée d'esclavage.

Bon, si ça aide à diminuer le chômage...


► Buenos Aires est vraiment une ville verte, avec de multiples parcs et beaucoup beaucoup d'arbres. En dehors du micro-centro, très rares sont les rues et avenues sans arbres.
Nous sommes à la fin de l'automne, et les feuilles des arbres ... tombent !

Et pourtant, on en voit peu sur les trottoirs : tous les jours, même le dimanche, partout passent des équipes de balayeurs. Et oui ! Les feuilles sont ramassées manuellement, deux qui balayent, deux qui mettent en sac poubelle.
Imaginez le nombre de balayeurs pour une ville de 100 km sur 40 !!!

Bon, si ça aide à diminuer le chômage...

Mince ! Ce matin, dans notre rue,
ils n'ont fait que le trottoir d'en face et pas le nôtre, je vais râler !



► Aujourd'hui, il fait 9° à Buenos Aires, les médias parlent d'une vague de froid polaire !

Je survis...


(*) : en fumant ma cigarette du soir tout à l'heure sur le balcon, je regardais au bout de la rue la station-service qui s'y trouve : j'évalue à plus de quinze le nombre des employés qui y travaillent. En France, à part sur les autoroutes, il n'y a plus qu'un ou deux employés par station, aux caisses, et pourtant les carburants sont beaucoup plus chers qu'ici. Même si je sais bien qu'il y a beaucoup d'explications autres que la masse salariale, cela me laisse songeur (mais cela ne va pas m'empêcher de dormir pour autant). ET ça aide ici à diminuer le chômage...


PS (jeudi midi) : ce matin j'ai vu un chien avec un maillot de l'équipe d'Argentine. Je suis inquiet...


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