lundi 30 juillet 2018

On est des jésuites !

Et nous voici de retour dans la grisaille hivernale de Buenos Aires. Certes aujourd'hui le soleil semble vouloir se montrer de nouveau pour de bon, mais les petits matins sont vraiment frisquets.



Et les deux longs jours de bécane pour revenir de cette jolie balade au nord, sous un ciel plombé et de nombreuses averses, te font demander pourquoi tu aimes tant la moto, réaliser que tout a un prix et constater que les images qui emplissent ta tête se transforment trop vite en souvenirs déjà presque lointains...
C'est un petit coup de blues peut-être ?

Comme toujours quand il faut rejoindre un coin sympa en Argentine en habitant dans la capitale, le voyage commence par de longues, très longues lignes droites dans la ... pampa, oui je sais que vous connaissez l'histoire ! Cette fois-ci, il nous a fallu traverser les provinces de Entre Rios et Corrientes, cela représente à peu près mille bornes, c'est plat, il y a très peu d'arbres, les bourgs et villes sont souvent moches et on se lasse assez vite de compter les vaches. Seuls quelques arrêts dans des endroits improbables, des stations services ou des comedors tristounets soulagent le fondement des motards. La partie pauvre de l'Argentine, laminée par les crises économiques décennales, est triste sous ce ciel gris.


Heureusement, les hasards de la route te font parfois sourire, comme ici un magasin de produits régionaux...

Maria, la plus grande de l'Amérique, cette blague !
Et nous n'avons bien sûr pas échappé à une étape à Yapeyu, le village natal du grand héros sud-américain San Martin (un aïeul de Maria ? le débat est toujours d'actualité !). Les argentins n'y ont pas fait les choses à moitié, la maison du libérateur étant protégée au sein d'un petit palais construit par dessus dans les années 30, et gardé en permanence par un soldat du régiment San Martin.

Maria n'est pas le soldat !
Je n'ai pas osé le prendre en photo, j'ai eu pitié de lui,
coincé qu'il était dans un garde-à-vous interminable...

Yapeyu sera aussi l'occasion de faire ma première photo du Brésil, situé de l'autre côté du fleuve !

Quelle élégance !
L'objectif de tant de "souffrances" motardes est la province de Misiones, à l'extrême nord-est de l'Argentine, enfoncée comme un coin (petit) entre l'immense Brésil et le Paraguay, séparée du premier par le fleuve Uruguay et du second par le Parana. Elle nous attire car sa pointe nord chatouille le tropique du Capricorne, signe de douceur et de soleil même en hiver, et parce qu'elle est constituée essentiellement d'une sierra, certes pas bien haute puisque le point culminant n'atteint pas les 800 m, mais ce qui est déjà beaucoup après plus de mille kilomètres de pampa ! On l'appelle la tiera colorada, parce que tous les sols y sont rouges.

Et déjà, en sortant de Santo Tome et approchant de Apostoles, la capitale de la yerba mate, nous commençons un strip tease salvateur qui nous réconcilie avec le plaisir de la moto.

Tout l'amour de Maria pour un plant de yerba !
Misiones a la réputation d'être une province pauvre, ce qui est vrai. Mais la pauvreté d'ici semble plus "acceptable" (quelle horreur d'écrire un tel truc !) en comparaison des villas miseria du grand Buenos Aires ou des mauvaises petites maisons grises de la pampa.
Tout est plus propre, aéré, soigné contrairement aux bidonvilles porteños où souvent les gens sont entassés dans des montagnes de poubelles. Les villes et villages sont souvent fleuris, très rares sont les déchets en bord de route (un diablotin me susurre que c'est parce qu'il n'y a rien à jeter peut-être ?)

Bien sûr, des cabanes crient plus la misère que la pauvreté.
Mais sans doute ai-je découvert une règle qui différencie les deux : quand il y a des fleurs dans le jardin, c'est que l'espoir est encore là...







Beaucoup de choses nous font penser à la République Dominicaine, les maisons en planches, la végétation, un je-ne-sais-quoi dans le regard des gens qui dit que la vie semble plus supportable à proximité des tropiques qu'ailleurs, bêtement l'influence du soleil sans doute, les petites motos comme moyen de locomotion principal, la gentillesse en général, un curé en goguette avec trois bonnes soeurs dans un boui-boui qui faisait profiter à tout le monde du reggaeton de son portable (oui, oui !), ou encore ce petit restau caché derrière des bananiers, un enchantement pour de riches touristes sur une grosse bécane comme nous.



Bon, tout n'est pas idyllique pour autant dans cette contrée. On sent bien que nous sommes très très loin de la capitale, la vie y est rude, primaire, il règne comme un petit air de far-west, euh far-north.


A la base, la région était une zone de forêt primaire sub-tropicale, mais la pression démographique fait que la déforestation y est intense. Deux grands parcs nationaux et quelques autres provinciaux peinent à résister devant l'avancée de l'argent facile. Depuis seulement une quinzaine d'années, des centaines de milliers d'hectares de selva ont disparu.

Un propriétaire décide de couper un hectare de bois, et brusquement un 4x4 flambant neuf apparait devant sa cabane en bois. Comme dans les films américains avec les chariots de vendeurs de tout, nous avons vu des camionnettes chargées de dizaines de canapés ou de chaises en plastiques arriver dans un bourg, parce que les gens commencent tout juste à s'équiper des merdes industrielles qui font notre quotidien : il faut faire tourner l'argent très vite à cause de l'inflation, et le rapport d'une coupe de bois est immédiatement investi dans un stock de marchandises quelconques par un petit propriétaire terrien qui se convertit en commerçant, et j'imagine que chaque jour de nouveaux arrivants tentent leur chance.

L'environnement se transforme donc très très vite. Il y a vingt ans, c'était partout comme ça :



mais il y a désormais d'immenses zones en cultures de yerba mate ou replantées en espèces exploitables rapidement par l'industrie :



Il faut dire que sous ces climats, les arbres poussent vite et incitent à des plantations industrialisées. Une anecdote à ce sujet, contée par un gars à qui nous demandions notre chemin et avec qui finalement nous avons taillé le bout de gras. Un belge s'était installé dans le coin, et en pensant au potentiel touristique de la province avait investi ses économies dans la construction de cabanes dans les arbres, comme c'est la mode en Europe. Bon, les arbres se développant vraiment très très rapidement, il a eu de réelles surprises concernant la survie de ses constructions, il est vite reparti en Belgique pour se refaire une santé financière. Histoire vraie ou les blagues sur les belges commencent-elles à envahir l'Argentine ? 

Mais comme d'habitude de par le monde, les richesses rapides ne profitent pas à tout le monde de la même façon...



Heureusement pour notre plaisir égoïste de motards en vadrouille au sein de ces vallées parfois massacrées, il reste de bien agréables petites routes sans trafic et un peu viragineuses...


qui nous permettent de rejoindre ce qui constitue une des richesses touristiques de la province : les nombreuses chutes d'eau, cascades, cataractes parsemées sur tout le territoire.

Nous n'avons pas échappé à la balade en semi-rigide aux abords des cascades de Mocona, qui ont la particularité de s'étendre sur près de deux kilomètres dans le sens du courant du fleuve Uruguay. Aller, ça vaut bien une petite vidéo !


Ceci n'était qu'un avant-goût d'une des autres motivations de ce petit voyage (4000 km A/R tout de même !), à savoir les chutes d'Iguazu.
Les superlatifs manquent pour ce lieu. Patrimoine mondial de l'humanité, une des sept merveilles naturelles mondiales classées, un million et demi de visiteurs par an, cela nous inquiétait un peu étant donné notre amour pour les troupeaux de touristes.
Mais finalement c'était une bien belle balade, parce que les cascades se rencontrent au sein d'un immense parc national protégé, que la visite est organisée le long d'un très grand parcours sur des passerelles, et la quinzaine de kilomètres à faire à pied, heureusement avec l'assistance d'un petit train électrique sur trois kilomètres, font que les visiteurs se dispersent très vite et qu'il y a moyen d'être au calme.
Et c'est vraiment spectaculaire !


Nous avons même vu des coatis, des bestioles pas franchement sympas, très mordeuses parait-il, des singes, de l'espèce de ceux hyper rapides qui te piquent ton sandwich en une demie seconde. Par contre, trop de monde pour apercevoir un yaguarete, en voie de disparition en plus, enfin moi j'en ai vu ... une !



Déjà une semaine s'est écoulée, Maria n'a que quinze jours de vacances, il faut penser à entamer les kilomètres de retour. L'idée de repasser par les mêmes coins qu'à l'aller ne nous excitant pas plus que ça, et parce que nous sommes de grands curieux, nous décidons de revenir par le Paraguay.
C'est une drôle d'idée d'ailleurs, le Paraguay n'a pas vraiment une bonne réputation à tout point de vue, et en plus il n'y a pas grand-chose à y voir, mais nous sommes têtus.

Puerto Iguazu, la petite ville uniquement constituée d'hôtels et de restaus à côté des chutes (nous avions choisi de nous héberger à 40 km à Wanda, beaucoup plus tranquille) est aussi appelée "las tres fronteras", car trois pays s'y rejoignent : Argentine, Brésil et Paraguay.
Il n'y a que des bacs pour aller au Paraguay, nous sommes dimanche et ils ne fonctionnent pas. Notre voyage de retour commence donc par une incursion supplémentaire vers le nord, en empruntant un pont vers ... le Brésil ! Vous avez tout compris ?

Je pense que nous avons établi un nouveau record perso de présence dans un pays, puisque nous sommes restés à peu près 40 mn au Brésil. Il faut vraiment être idiots !
Ce n'est pas grave, nous ferons probablement prochainement une balade dédiée à ce pays, et aujourd'hui, traverser Fos do Iguaçu nous donne juste envie de s'échapper au plus vite. Cela sent le pognon, la richesse ostentatoire, les trafics et l'ambiance des grosses villes frontalières sans intérêt.

Donc nouveau pont, un coup de tampon express sur le passeport, photo souvenir devant le drapeau à la frontière, ciao le Brésil et bienvenue au Paraguay !


Ciudad del Este est la ville frontière de ce côté du Parana. Contraste violent avec Fos : pauvreté criante, essaims de motos taxis passant sans cesse la frontière (ici, tu achètes ce que tu veux et une moto passe la frontière à ta place !), shoppings collés à la douane, échoppes de rues vendant absolument de tout (certains voyageurs y ont vu des armes en vente libre), nourritures en tous genres, parfums et fumées de viande à la parilla, activité grouillante, et nous sommes un dimanche, je n'ose imaginer en semaine !

Là encore nous ne trainons pas, ce n'est pas vraiment ce que nous aimons en voyage, et très vite la N6 nous emmène vers le sud.

Le Paraguay est un pays qui a pris cher dans son histoire. Peuplé de guaranis, métis et descendants d'espagnol,  le pays a vu fondre sur lui vers 1865 l'Argentine, le Brésil et l'Uruguay, la "Triple Alliance" qui s'en est pris comme par hasard tout spécialement aux guaranis. Il se dit que les trois quarts de la population ont été massacrés, et qu'il n'y avait plus que très peu d'hommes, mais les chiffres prêtent à discussion. Peu importe, quelques dictatures plus loin, le Paraguay a fini par devenir un pays pauvre.

Il y a quand même une antenne de téloche !


Au distributeur, cela ne saute pas aux yeux. Un peu hésitant avec les divers taux de change suite à deux passages de frontières, je clique sur le bouton le plus à droite du DAB. Bingo, je suis millionnaire, un million cinq cent mille guaranis tirés d'un coup !

La honte et le malaise s'abattront sur moi un peu plus tard, dans un restau à Obligado, une affichette signalant le salaire minimum en usage pour les employés de l'établissement : deux millions par tête de pipe, soit 270 euros par mois ! J'évite de montrer mes billets en payant la  note...

Le lendemain, dans un bar à bière artisanale un peu classe à Encarnacion, nous entamons un échange avec le patron qui attaque sur le mode : "ici les pauvres sont pauvres parce qu'ils sont paresseux !". Un troupeau d'anges froufroutant passent, Maria s'étrangle fort élégamment avec sa gorgée de bière sans que cela ne se remarque et nous étions sur le point de partir sans payer. Mais nous avons fini quand même par à peu près nous entendre sur nos différences d'appréciation culturelle, la possibilité éventuelle de changer le mot paresseux par celui d'ignorants, l'influence du climat tropical sur l'énergie au travail quand tout tombe prêt à consommer des arbres, l'absence réelle d'éducation, les politiques qui ne sont que des absences de politique, la corruption généralisée et la bêtise du système. Ouf ! Mais cela ne reste qu'un point de vue de privilégié dans un pays qui ne l'est pas du tout. Néanmoins, qu'est-ce qu'on apprend en voyageant, notamment à relativiser sa façon de penser...

Nous en apprenons aussi un peu sur des façons de faire parfois étranges.
Dans beaucoup de pays d'Amérique du Sud, il est possible de manger très correctement dans les stations-services, on y trouve facilement autre chose que les sandwichs en triangle sous plastoque, et même certaines proposent un comedor, un vrai. C'est commode à moto, ça permet d'éviter de tourner en rond dans certains bleds.
Nous voici donc à l'heure du déjeuner à tenter d'ouvrir la porte d'une station, qui avait belle gueule. Un pompiste s'approche pour nous informer que les employés étaient partis ... déjeuner, et que si nous voulions bien les attendre, ils seraient de retour dans vingt minutes !
Nous ne les avons pas attendus finalement : la bouffe était sûrement dégueulasse !!!

Sinon, traverser le bout de Paraguay comme nous l'avons fait n'est pas très excitant.
Paysages monotones, immenses surfaces cultivées, grosses haciendas, laboratoires in-situ de Monsanto-Bayer et compagnie, peu de relief, mais qu'est-ce qui nous a pris de passer par ici ?

"Jamais il n'a été si facile de récolter autant"
Signé : Biotrigo Genetica.   Hum, hum !!!


Heureusement, plus au sud, cela s'arrange un peu. Plus de forêts, quelques collines plus prononcées, Obligado est une petite ville faisant même riche.
En s'y baladant le soir, nous étonnons même du sentiment de sécurité qui y règne, pas de grilles sur les magasins ou les banques.
Pourtant la réputation sécuritaire du pays est à peu près la même que celle des banlieues chaudes en France. Vous vous imaginez passant à une heure tardive dans un quartier français un peu glauque près d'un groupe de jeunes attroupés autour d'une voiture d'où sort un bon vieux rap à fond, bruits de canettes, parfums de shit : vous cheminez quand même, à tort ou à raison, un peu sur vos gardes. C'est ce qui nous est arrivé à Obligado : la musique était "folklorique", les jeunes buvaient du mate et ils nous ont respectueusement salué ! Comme quoi, la réputation des pays...

Comme nous sommes dans le coin des missions jésuites, et reniant tous nos principes anti-religieux, nous décidons d'en visiter deux d'un coup, à Jesus de Tavarangüe et Trinidad, près d'Obligado !


Du coup, j'ai révisé ce que je pensais bêtement sans savoir sur les jésuites. Apparemment, au 16° et 17° siècle, sans bien sûr avoir oublié de ramasser un paquet de pognon, les jésuites ont réellement protégé les guaranis contre la couronne espagnole. Cela se voit dans les missions, les logements des guaranis étaient en dur, il y avait une école et encore maintenant les gens disent que les jésuites leur ont donné les bases pour s'adapter au monde nouveau qui débarquait en Amérique du Sud.


Sur la pancarte : casas de indigenas
 Ce n'était pas le paradis terrestre pour autant, la protection se faisait en échange d'une conversion et d'un boulot sûrement extrêmement dur, à construire les missions et cultiver les terres. Mais il se dit que l'art de la sculpture guarani s'est développée à cette époque...


Le soir suivant, n'étant pas à une contradiction près, nous faisons étape à Encarnacion, une grosse ville frontière réputée elle aussi pour tous ses trafics. Il faut dire que nous n'avions pas le choix en découvrant cet hôtel !


Et effectivement, cette ville n'est qu'un immense bazar, où les argentins viennent acheter pour une différence de 30 à 40 % sur les prix. Même nous avons cédé aux sirènes mercantiles et avons acheté quelques fringues...



Comme il n'est pas possible de passer plus de 150 dollars de marchandises à la frontière, des motos passent celle-ci autant de fois qu'il le faut si le client achète pour plus que le plafond douanier. Monde bizarre...


De retour en Argentine, nous avons un peu de marge de temps avant le grand sprint vers Buenos Aires : aller hop, un ultime petit viron vers San Ignacio, motivés par une dernière mission jésuite. A peine croyable !
Mais décidément cette province de Misiones nous plait vraiment.
Bien nous en a pris.
Le village était vraiment sympa,


l'hébergement vraiment au top,


et ma foi une petite balade dans cette mission vraiment immense fut plutôt agréable.


Pascal ! T'as vu la gueule des pierres dans les angles !
Avant de partir de San Ignacio, nous sommes allés trainer nos guêtres dans le parc provincial de Teyu Cuare, un endroit à la nature préservée et peu fréquenté, sinon par les moustiques en été j'imagine !


Ce coin nous a réservé une drôle de surprise : c'est ici que s'est réfugié le nazi Bormann. Le garde-forestier nous raconte qu'il y avait une maison, avec vigiles armés et tunnels pour rejoindre le fleuve pour tracer vers le Paraguay de l'autre côté au cas où.


Je ne sais pas pourquoi j'ai été vérifié le truc sur internet.
Bormann est mort en Allemagne en 45 et n'a jamais foutu les pieds en Amérique du Sud, et d'ailleurs aucun autre nazi non plus n'est venu dans ce parc (bien que beaucoup d'entre eux se soit réfugiés en Argentine et au Paraguay) !
Les argentins sont de grands facétieux....

Retour dans le frais et la grisaille, à pied ça va, en bécane ça peut faire frisquet...


Maria se réchauffe les mains sur les poignées chauffantes !
 Une dernière étape à Concepcion del Uruguay, à 300 bornes de Buenos Aires, où nous reviendrons au printemps, car cela nous a paru une petite ville sympa pas trop loin pour un week-end,


et aujourd'hui Maria a repris le chemin de l'école : les profs sont en grève !
Quoi ? Maria est une jaune ?

La bise à tous.

Moi non plus je ne sais pas vivre, juste j'improvise




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